Les dérives du Docteur Internet

Internet est-il un outil de connaissance si formidable ?
Depuis quelques années, le savoir n’est plus réservé aux universitaires ou aux professionnels, et les sites de vulgarisation, notamment médicale, se multiplient.
Cependant, dans le domaine de la santé, cette démocratisation présente des dérives et des dangers…

Rassurez-vous, il ne s’agit pas d’un nouvel article frileux ou rétrograde !
Internet est à l’évidence une chance extraordinaire d’accéder rapidement à de nombreuses connaissances.
Cependant, mon expérience professionnelle m’a mis en face de certaines dérives dont je souhaitais vous entretenir.
De trop nombreux patients arrivent à mon cabinet, terrifiés et persuadés de connaître le diagnostic du mal qui les frappe.
En quête de compréhension, ils ont cherché des heures sur Internet des explications à propos de leurs symptômes.
Si le besoin de maîtrise justifie aisément cette démarche active, cette dernière présente de nombreuses limites.

Tout d’abord, les sites de vulgarisation médicale sont de qualités très diverses.
Certains sont écrits par des gens incompétents, des anonymes, des patients déçus, voire des professionnels aux intentions mercantiles.
Beaucoup de sites proposent des blogs et des forums où l’on peut poser toutes sortes de questions.
Mais le plus souvent, il est difficile de déterminer les compétences de celui qui nous répond, et donc la fiabilité de son propos.
Beaucoup d’internautes échangent leurs expériences et se risquent, tels des apprentis sorciers, à des conseils médicaux, voire à des diagnostics souvent farfelus et angoissants.
De plus, il existe des sites « militants » aux allures scientifiques, prônant, par exemple, tel ou tel mode de garde.
Des associations de papas (en business avec des avocats !) expliquant que la garde alternée est une nécessité vitale pour l’équilibre de l’enfant, ou au contraire des sites féministes évoquant les graves dangers d’un tel mode de garde…
Méfiez-vous de ceux qui vantent un type de soins ou s’érigent vigoureusement contre tel autre.
La médecine n’est pas une affaire de convictions, ou de militantisme quelconque, mais une discipline scientifique reposant notamment sur des études portant sur des centaines de cas.
Une expérience personnelle n’a aucune valeur scientifique, elle n’est qu’un simple témoignage dont vous ne pouvez ni vérifier l’authenticité, ni tirer des conclusions.

Mais la qualité des informations sur Internet n’est pas l’unique coupable de ces dérives, car certains sites sont tout à fait sérieux.
Internet est alors un instrument dont il faut savoir faire bon usage.
Tout le monde possède à la maison une boîte à outils, cependant elle ne garantit pas le fait d’être un bon bricoleur.
Et en ce qui me concerne, je n’oserais pas démonter ma télé en panne, même si je possède un tournevis !
Pensez simplement qu’il est possible que vous ne présentiez pas les symptômes dont vous cherchez les causes !
Par exemple, se sentir d’humeur changeante ne correspond pas forcément au symptôme « cyclothymie », ainsi vous ne souffrez probablement pas du trouble bipolaire (ou maladie maniaco-dépressive) dont vous avez lu mille descriptions sur Internet…
Il est difficile de différencier un symptôme réel de simples variantes de la normale.
Cette appréciation, seul le médecin a la compétence et l’expérience de la faire.

S’il vous est arrivé de surfer sur Internet à la recherche d’un diagnostic, vous avez dû remarquer que votre œil était anormalement attiré par les maladies les plus graves.
Et d’ailleurs, ces explorations, loin de vous rassurer, intensifient quasi systématiquement vos inquiétudes, n’est-ce pas ?
Par exemple, vous lirez que votre ganglion isolé est le plus souvent bénin, mais c’est l’idée d’être frappé par un lymphome qui vous hantera.
Eh bien, sachez que ce n’est pas Internet mais votre inconscient qui est responsable de cet excès !
Effectivement nos angoisses sont investies de façon ambivalente !
C’est-à-dire qu’une part de notre psychisme cherche à les combattre, mais qu’une autre (inconsciente) tente de les maintenir en vie.
Ainsi, les informations inquiétantes sont une sorte de nourriture pour ces angoisses hypocondriaques.
Internet se mue alors en un formidable garde-manger pour ces angoisses voraces !
En psychiatrie, les patients arrivent ainsi accablés de diagnostics inquiétants comme la dépression, la maladie maniaco-dépressive ou trouble bipolaire, l’hyperactivité, l’autisme, la schizophrénie…
Pour finir, rajoutons qu’il existe un bénéfice secondaire à s’octroyer soi-même de tels diagnostics.
En effet, cela permet au patient d’éviter toute introspection, ou remise en cause douloureuse.
« Protégé » par une maladie supposée, il n’y a plus lieu de penser !
En voici une dérive d’Internet : tuer la réflexion en la noyant dans un torrent d’informations…

Alors, n’oubliez pas vos brassards, et bon surf !

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